prélude à une recherche juillet 2009
prélude à une recherche juillet 2009
Alors il y a* beaucoup de choses, beaucoup de niveaux, de vitesses, de langues, de températures qui se tissent les unes des autres va savoir comment. Il y a des choses vécues, méritées en quelque sorte, des choses lues, senties ou rêvées - de la chair - de la science ou de la littérature, des rencontres, la traversée des frontières... La peau.
Il y a des histoires à dormir debout, des pensées qui nous réveillent la nuit et des expériences qui nous laissent sans voix et qui augmentent les espaces. Il y a, bien sûr, la douceur de l’eau. Il y a les étincelles du désir qui impulse, et les cratères de ce qui est déserté. Il y a les steppes de la musique et les vibrations tactiles de la couleur. Il y a une toile de Rothko. Il y a, il y a, il y a, la nécessité de partage, de contact, d’oralité et il y a le regard.
Et dans ce foisonnement, cette multiplicité en ré-agencement constant, quelque chose émerveille comme un coucher de soleil sur une carte postale d’enfance ou un bonbon qui pique et qui éclate dans la bouche en mille micro-pétards. Et ce soleil et ces pétards sont déjà fondus, dépixellisés et réinjectés dans d’autres images.
Et, il y a la lecture. Les livres lus et aimés, ceux qui déplacent les espaces et qui, quelque part dans la non-matière du livre, échangent leur pages. C’est ainsi que la pensée du philosophe se mêle à celle du poète, du scientifique, de l’artiste ou du sorcier. Oui. Car sorcier il y a. En suivant une idée concernant les atomes, on peut tomber par hasard sur une histoire d’architecte ou une histoire de mouvement ou une histoire de vide et hop sur Juan Matus**. Tout se connecte, et on n’en sort plus quand il faut décider d’un point de départ.
Je me mets au centre, dans un vide, pour faire synapse, pour voir si, ici, quelque chose jaillit, ou passe par moi ou si je peux suivre un chemin. Laisser quelque chose s’exprimer à travers soi, ne pas savoir quoi, ne pas chercher à le nommer tout de suite. Faire connexion. Être territoire. Être hors territoires. Je te jure, je te jure, je ne sais pas ce qui va parler par moi, parce que je suis dans la confluence des choses et que pour ne pas me laisser comprimer par tant courants, il faut que je fasse des rigoles, des trouées. Je veux tracer des probabilités, nourrir les contextes, je ne me perdrai pas, car tout Ici où je serai, sera chez moi. Je cherche quelque chose qui fasse se sentir vivant, quelque chose qui ne rentre pas dans une case, ou alors juste pour rire. Je veux être une végétation tropicale ou un espace vide. Je veux ramper comme un lézard dans les espaces publics avec mes semblables-lézards et je ne t’écouterai pas si tu es sûr de toi. Tout ce que j’écrirai ici sera absolument vrai et totalement arbitraire, comme l’est tout point de vue. Je vous invite à le contester où encore à croire le contraire de ce que j’avance, si vous devez croire en quelque chose. Car tous les discours s’équivalent si l’on privilégie ce qui les unit. Je ne parlerai que de ce qui fait battre mon coeur, qui éveille mes sens et je chuchoterai des langues étrangères pour ne pas tout comprendre. Je voudrais opposer le sensible, l’impermanence des flux à toutes les formes instaurées.
Alors voilà, je trace des cercles et des lignes et des mots pour essayer de dresser un plan d’écriture. Je les change de place je les relie encore, je les inverse. Je commence par quoi? Par le corps? Par les flux? Par le regard? Par le mouvement? Par le vide? Qu’est ce qui précède quoi? C’est l’oeuf et la poule. Je pourrais partir de tout. Oh oui, voilà : faire rhizome! c’est cela que veux faire, devenir rhizome, devenir loup, privilégier l’incertitude des contours et la mouvance des lignes, laisser passer le désir, être en devenir et ouvrir vers le large***. Pas de catégories - pas de période - pas de localisation définitive- être dans l’expérimentation perceptive. Je modifie sans cesse ma carte, car c’est sûr elle n’est pas le territoire et le territoire, ici, est vivant. Je pars d’un flux mais je pourrais partir d’un autre car tous sont reliés. Et leurs intersections changent en fonction de la configuration du moment. Il y a plusieurs points d’assemblage, et ces points d’assemblage sont eux-même une modulation.
C’est vous qui ferez votre propre carte avec des bouts de la mienne, si nos lignes de fuite se croisent. Elle trace tout cela que je viens de dire et aussi tout ce que je ne dis pas et que vous y verrez.
* Merleau-Ponty, l’oeil et l’esprit. p54. Ce “il y a” est contenu dans une vision qui se dédouble entre : pensée de voir et vision en acte; entre : la pensée et l’’ordre autonome du composé d’âme-corps.
** Don Juan, la force du silence. Carlos Castenada. folio.Juan Matus ou Don Juan est un voyant issu d’une lignée de sorciers originaires du Mexique.
*** Rhizome - introduction - Gilles Deleuze - Félix Guattari