meute, rapport d’expérience, Lyon, le 6 avril 2011.

partages d’identités fluides par la création artistique.

 

Meute à Lyon - 6 avril 2011.

Bibliothèque Universitaire de la Doua, tramway, place Charles Hernu aux Charpennes.


Festival Auteurs de troubles.

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À la fin d’une meute, (il y en a eu 4 ces derniers jours, 3 étudiantes et une monochrome et demain une monochrome) à la fin d’une meute, donc aujourd’hui d’une série de meutes, je suis relativement bouleversée et en prise à des sentiments contradictoires :

La première des choses est que je suis à la fois épatée, totalement émerveillée de ce qui vient de se passer, mais aussi, vidée, comme si la dose avait été trop forte. Ce qui m’enthousiasme le plus, c’est la force de l’évènement, la vague de questionnements qu’il soulève, la surprise des gens, l’amusement et le trouble qu’il suscite. C’est aussi l’engagement solidaire des corps, à la fois individuel et collectif, c’est la beauté insolente de cette action subversive et pacifique. C’est un bouleversement tendre et sauvage.

C’est une grande joie donc, mais aussi un choc. Il y a une légèreté qui me donne des ailes et ouvre des espaces mais aussi quelque chose de dur qui me laisse silencieuse. La meute et le travail sensible du devenir-animal peuvent révéler, des gens qui y assistent, le meilleur ou le pire. Mais globalement la réception est bonne et les passants sont heureux, hilares, épatés, hallucinés. Certains se taisent. Ils passent par plusieurs phases : 


Une première phase d’étonnement, d’ébahissement où vient spontanément un rire défensif. Certains ont peur et courent comme s’ils étaient poursuivis par un fauve. Une femme me dit : «Objectivement, il s’agit d’un humain, pieds et mains nus, à quatre pattes et donc relativement vulnérable face à ceux qui sont debout, avec leurs chaussures, leurs sacs, leurs téléphones portables prêts à filmer. C’est marrant, comment peut-on avoir peur d’un humain en maillot de bain?»

Mais en fait, évidemment, ce n’est pas d’un humain en maillot de bain qu’il s’agit, mais d’un corps animal, multiple, collectif et mobile, corps animal-humain au sein duquel chacun fait alliance avec sa nature sauvage et sa relation au vivant, à la terre. C’est particulièrement frappant dans cet espace urbanisé, achalandé, où il n’y a pratiquement aucun élément de nature.

La meute qui se déploie n’est pas agressive. Elle est sensible, tendre, elle joue. Parfois on s’attaque, mais entre-soi, on cherche le contact, on apprivoise les passants, on se laisse apprivoiser. La meute se repose aussi, elle cherche le confort, le réconfort. Soudain, elle explose en déflagrations d’énergie vitale. Les gens qui passent jouent, donnent de la nourriture, caressent des têtes, s’asseyent pour recevoir un corps qui cherche du repos ou pour le protéger.


Car après la première étape du rire, il y a celle d’envisager un contact et l’hésitation, le trouble, qui précèdent cette décision. La meute parle à chacun, de soi. L’animal relie à une humanité profonde. La bascule qui se fait en présence de la meute est à la fois simple et bienfaisante, mais aussi effraie, car la meute est traversée de flux sauvages et peut inquiéter dans l’espace policé de la ville où le sauvage est souvent sauvagerie, agression. Ici, le sauvage convoque le sacré. Il est paisible. Il cherche l’alliance. C’est troublant. Un jeune homme au ton inquiet me demande : «Qu’est-ce que c’est? pouvez-vous me dire? quelqu’un peut me dire?» Je réponds : «C’est une meute. C’est dans le cadre d’un festival de danse, Auteurs de troubles.» Il répond rassuré : «Ah, c’est de l’art? C’est cool. C’est trop beau.» Le fait d’avoir pu nommer l’évènement semble lui permettre de l’apprécier. Quelqu’un à côté de moi dit à un ami : «C’est dingue, à un moment on ne sait plus si ce sont des animaux ou des humains, on se pose la question... »


Puis, la décision de prendre contact a lieu. On accueille, on caresse, on tapote, on joue. Une mère dit à son petit enfant : «Regarde ce qu’ils font, ouvre ton coeur, regarde comme ils sont beaux». Une autre appelle : «Viens ici! » pour protéger son enfant de cette donne inconnue. Un homme en complet-cravate, visiblement sur le trajet d’un rendez-vous de travail, s’arrête. Un jeune animal vient se coucher à ses pieds, puis joue avec son attaché caisse. Il rit d’abord puis semble subjugué. Il reste les 40 minutes que dure la meute sur la place. Une femme s’est assise, une fille de la meute dort sur ses genoux, elle lui caresse la tête.


Ils sont environ 40 étudiants de diverses provenances. Certains sont mes élèves au conservatoire : quelques uns débutent, d’autres ont déjà incorporé l’animal. Il y a un groupe de Lyon et un groupe de Nantes, une ou deux personnes de Montpellier, Jérémy, un doctorant en anthropologie, Delphine une professeur de danse de l’INSA, Émilie et Anne, danseuses et praticiennes de Body-Mind Centering. La place des Charpennes se remplit. Il y a beaucoup de monde, des voitures s’arrêtent. Des vieilles dames qui passent réagissent avec une joie spontanée. Elles parlent familièrement aux individus de la meute, avec bienveillance, comme à des enfants. Un jeune étudiant dit « J’adorerais faire ça mais je n’oserais pas. C’est génial à regarder». Mon amie Dominique me dit «Il le font à sa place, pour lui». Oui, nous le faisons pour lui, pour nous et pour chacun des corps en présence. C’est un rituel commun.


Toutes ces choses belles et indicibles passent par les corps et sont un infra-langage, cellulaire, par lequel la vie se transmet. Mais la meute révèle aussi chez certains passants une agressivité primaire, une bêtise qui immédiatement dégrade, rejette, projette sur le corps de l’humain-animal des images avilissantes. Ces réactions sont fort heureusement minoritaires et isolées, mais elles existent. Ceci s’est manifesté plus particulièrement dans le tram que nous avons pris entre notre première apparition à la bibliothèque et la place. L’espace étant plus exigu, certains étaient dérangés ou tout simplement ne savaient pas comment réagir devant cette situation nouvelle. Ils ne pouvaient pas fuir ou s’extraire du tram comme sur la place où il y avait de l’espace et où chacun pouvait choisir la distance à laquelle il souhaitait se trouver. Un jeune homme s’est mis à parler plus fort, à insulter ou à menacer verbalement ceux qui l’approchaient. Même lorsqu’il n’était pas directement sollicité, il proférait des paroles désobligeantes, parfois à connotation sexuelle. Il était visiblement sur la défensive, mais heureusement ne faisait pas mine de joindre l’acte à la parole. C’était le mode sur lequel il accueillait cet inconnu potentiellement inquiétant de la meute. Car la meute met aussi la peur en jeu. La peur de chacun face à ce qu’il ne connaît pas, face au nombre, mais aussi, probablement, face à cet inconnu très familier de l’animal en soi. Un homme a donné un coup de pied léger dans le bras d’une des jeunes femmes de la meute et à essayé de la toucher de façon intrusive. Cet incident, isolé en l’occurrence, me semble toutefois être la manifestation d’une violence latente et je reçois cela physiquement, émotionnellement, comme quelque chose d’éprouvant. Je reste sur mes gardes. j’interprète cela comme la malveillance que peut provoquer l’animal ou tout simplement peut-être la vulnérabilité supposée d’un corps.

Il me semble que l’expérience de l’animal, pour ceux qui la vivent dans la meute, est frappante par son intensité physique. Le corps animal dépense beaucoup d’énergie. Ce n’est pas une expérience de fragilité, mais plutôt de prise de contact avec une force, des forces peut-être. C’est aussi l’expérience d’un corps solidaire. Les différents membres de la meute sont attentifs les uns aux autres. Ils n’abandonnent pas l’un d’entre eux à l’arrière. Ils sont unis, dans leur extrême diversité d’états, d’individuations et de rythmes. En ce qui concerne les passants ou ceux qui assistent à la meute, l’effet me semble également largement fédérateur. L’apparition de violence potentielle dans un ou deux points isolés est pour moi difficile bien que non surprenante et qu’elle soit même une évidence à priori. Globalement, si l’on peut dire ce mot de la multiplicité infiniment variée des expériences de chacun, la meute rassemble et rencontre une adhésion progressive, le temps que chacun puisse mesurer à quel point il n’y a rien à craindre. La peur éventuelle de certains, au cours de l’évènement, semble progressivement s’apprivoiser voire se dissoudre. Je perçois une joie collective.


Plusieurs personnes sont venues me dire à des moments divers quelque chose comme : «C’est déjà très fort en soi, mais dans le contexte actuel ça prend une tout-autre dimension!». Je me pose la question de savoir à quel contexte actuel ils font référence : l’espace très surveillé de la place publique? l’hyper contrôle des forces de sécurité? La peur de tout ce qui sort du cadre? la dureté des retombées de la crise? plus généralement des crises et guerres au niveau international? de la diminution des ressources planétaires? de la barbarie qui s’exerce dans certains contextes sur les animaux? de la violence de l’homme à l’homme? de la peur du corps réel?

Un de mes étudiants me rapporte qu’on lui a demandé : «Vous êtes de la fondation Brigitte Bardot? Vous êtes de Green peace?»

Quoi qu’il en soit, il est certain que la meute convoque une dimension politique dans la mesure où elle questionne notre façon d’être ensemble dans la cité, d’être ensemble sur la planète. Elle pose aussi la question de notre relation au corps, de notre relation à l’autre et de notre relation à la nature.

Une femme, professeur à l’INSA, qui a traversé des expériences avec de vraies meutes animales, vient me dire sur le quai du tramway : «Dans la bibliothèque, j’ai immédiatement senti la respiration très juste qui traversait la meute. Ils m’ont immédiatement connecté à quelque chose de profond, de réel, qui ne triche pas. Il y a là véritablement un esprit animal qui change le rapport aux choses. C’est impressionnant, ça m’a touchée tout de suite.»

Christian, un chercheur en biologie moléculaire me dit : «Je travaille sur une infinie complexité au niveau moléculaire et sur les systèmes émergents. À un certain point, toute cette complexité devient une grande simplicité. C’est ce que j’ai ressenti en voyant la meute.»


Alors voilà, je suis ébranlée, touchée encore une fois par cette expérience hors du commun et pourtant simple qu’est la meute, et je suis profondément nourrie. Je suis solidaire de la jeune fille qui a eu une expérience désagréable et je me suis tout de suite assurée qu’elle allait bien. À cause d’un incident de ce type, je doute. Mais principalement, je suis heureuse de l’engagement de tous. Car il faut de l’engagement pour faire une meute. Cet engagement d’un corps sensible dans l’espace public est mesurable. Il a un poids, un poids certain dans sa légèreté apparente. Effectivement, on ne peut pas tricher, il faut y aller. Cela est tangible dans le silence de certains témoins. «Respect» ont dit plusieurs jeunes personnes qui regardaient. Oui, respect et remerciements de ma part à ce corps poreux, tactile, vivant, qui investit le plan horizontal dans un contexte où les relations  hiérarchiques, familiales, institutionnelles, identitaires, pyramidales, sont principalement verticales. Il y a là, pour moi, la défense d’une éthique. Ce n’est pas une morale : «qu’est-ce qui est mal ou qu’est-ce qui est bien?»  mais :  «qu’est-ce qui est bon pour soi? pour nous? pour le corps? pour la vie en soi?et qu’est-ce qui est mauvais?»

La meute de ce point de vue va dans le sens de plus de fluidité. Elle nous soigne de nos fragmentations identitaires. Il y a toujours, à portée de corps, la chaleur bienfaisante d’un autre corps que le sien, celle de la multiplicité des corps fluides.

Merci à mon amie Dominique de nous avoir ameutés et invités à meuter.

N. V. G.



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