textes divers

Manisfeste

Prendre le temps de la porosité

Le temps de traverser les membranes

De se glisser entre les déterminations potentielles

Différer de soi-même

Accorder ce même droit à tous

S’aventurer outre-animal, outre-humain

 

Considérer les fixité avec tendresse

Celle que l’on peut avoir pour la fragilité ou la faiblesse

Immobilités nourries de la peur, conjurant l’entropie 

 

Accepter, dans la joie, de se défaire

De ne pas aboutir

De se soustraire à la nomenclature

Laisser consciemment échapper ce dont on n’a pas idée

Danser comme le feu, changer continuellement de forme

Nuage-dragon-fumée-inframince 

Intersticiel 

 

Se tenir debout parfois, nus

Un rythme, un espace, une vitesse et puis

Devenir vague, océan de pierres liquides, sang d’écume

Être le flux d'un tambour traversé de vivants

Rire d’être plusieurs, en être soulagé

Multiplicités calmes, repos des indistinctions

Oppositions tenues tendrement ensemble

Se changeant l’une dans l’autre

 

Aimer les différences

Faire meutes, émeutes, contagier

Musiques, feulements, bleu, indigo, orange, or, vert

Rugir, laisser la peau être un territoire􏰀

Vulnérable à l’aube

Nudités ardentes, lentes, imperceptibles, merveilles

Glissements du réel

Se déshabiller, se rhabiller ensemble, à rebours

Apparaître sur la lisière

Déboutonner les habitudes

Vibrer dans l’enfance d’une émergence

Incandescents, dézippés

Féroces et doux

 

Non à la sublimation volontaire

Non à la beauté obligatoire

Non à l’élévation transcendante

Non à des corps sans chair, images mortuaires d’un monde

Dépossédé du droit à l'indéfinissable

Non à l’éternité post-mortem

 

Oui au sublime accidentel, orage, éclat de lumière, foudre, douceur du matériau

Oui à la beauté hétérogène née de la nécessité

Oui à la plongée immanente au sein des corps, perception élargie

États modifiés de conscience qui investissent les sonorités de la matière

Contagion des vibrations du réel qui se propagent en cascade

Oui à l’éternité de nos présences vives

Ici, au seuil de nos métamorphoses


Déserter les scènes frontales de nos oppositions binaires

Patiemment, amoureusement, défaire

Fermer les yeux pour mieux entendre

Porter des visions enlacées et danser la plasticité de nos pensées

Étendues de surfaces monochromes

 

Oui à la couleur

Vibration, témoignage d’invisible, d’indicible, d’inouï, d’illimité, poésie directe

Oui à la manifestation des phénomènes sans justification

Pulsation, foisonnement abrupt des images sans concession au sens

Vibration du vide

Scander notre humanité d’animal rythmique

S'animer de la joie de s'affranchir du fixe

Informer le devenir continuel des formes

 

N. V-G 2012

 

LE PRIX DE L'ESSENCE

Le monde contemporain fonctionne selon des codes qui assignent chacun à une place déterminée dans une hiérarchie des pouvoirs. Cette hiérarchie se fonde principalement sur des enjeux financiers, notamment liés aux localisations du pétrole à l’échelle planétaire. Le « prix de l’essence », ou le cours du pétrole, gouverne le monde et se situe à l’origine de nombreux conflits géopolitiques. En 2009, j’ai nommé ma propre structure associative  le prix de l’essence  afin d’évoquer la nécessité de « forer » le système mondialisé de la représentation pour permettre l’émergence d’une autre essence, qui n’a aucune valeur en termes de marché, mais dont la valeur réelle me semble inestimable. Cette essence d’une autre nature fait référence à Spinoza et au fait de considérer le désir (conatus) comme essence. Ce désir, n’est pas un désir qui cherche à posséder quoi que ce soit ; c’est un désir d’altérité, d’association, de conjonctions rhizomatiques. Je m’engage dans la tentative de créer des dispositifs de trouées, de catalyses, afin de permettre le jaillissement de quelque chose qui n’a pas de sens prédéterminé, ni de prix : nappes de vide, d’inconscient, de joie, de nature préindividuelle, d’océans oscillatoires, de charges d’affect, de chaosmose. J’agis par nécessité, afin de m’inventer autrement dans le monde, d’inviter d’autres que moi, par contagion, à s’inventer autrement, et de permettre ainsi des agencements collectifs basés sur d’autres valeurs que celles que nous dictent le monde du spectacle environnant, la loi des marchés et la pensée dominante. La hiérarchie des pouvoirs se constitue principalement sur des enjeux monétaires, mais elle se distribue également selon les sexes, les âges, l’apparence physique et vestimentaire, l’éducation, l’hérédité, la nationalité, la religion, l’appartenance à un certain milieu, et l’usage de certains codes sociaux. Le pouvoir se base sur ces catégorisations identitaires : 

 

L’État peut reconnaître n’importe quelle revendication d’identité, […] ; mais que des singularités forment une communauté sans revendiquer une identité, que des hommes co-appartiennent sans une condition représentable d’appartenance (être italien, ouvriers catholiques, terroristes…), voilà ce que l’État ne peut en aucun cas tolérer. (Agamben, Moyens sans fins, Notes sur la politique, p. 98.)

 

En accord avec la pensée de Deleuze, pour qui le plus grand degré de pouvoir est le plus petit degré de puissance (et réciproquement), nous nous proposons, non pas de nous battre contre les modes dominants d’assujettissement, mais tout simplement de ne pas les jouer, même par inadvertance, afin d’augmenter en acte nos degrés de puissance-propre. Dans le même ordre d’idées, Agamben pose la question suivante : « Est-il possible aujourd’hui de concevoir quelque chose comme une forme-de-vie, c’est-à-dire une vie pour laquelle, dans son vivre, il en va de la vie-même, une vie de puissance ? » Il mentionne le fait de faire l’expérience du « caractère potentiel de la vie » afin que l’acte soit relié à une potentialité, à un devenir et qu’il ne soit pas possible d’isoler la vie de sa forme, on pourrait dire : en cours d’individuation. Agamben rejoint sur ce point Simondon, en reliant les formes individuelles déjà constituées à un champ de potentialités, par l’intermédiaire du collectif :

 

« Communauté et puissance s’identifient sans résidu, car l’inhérence d’un principe communautaire en chaque puissance est fonction du caractère nécessairement potentiel de toute communauté. Parmi des êtres qui seraient toujours déjà en acte, qui seraient toujours déjà telle ou telle chose, telle ou telle identité et auraient en celles-ci épuisé entièrement leur puissance, il ne pourrait y avoir de communauté, mais seulement des coïncidences et des divisions factuelles. Nous pouvons communiquer avec les autres seulement à travers ce qui, en nous comme chez les autres, est resté en puissance » (Agamben, Ibidem). 

 

En faisant des liens entre les pensées d’Agamben et de Simondon, on trouve, dans les deux cas, une connexion entre les individus qui permet d’investir une dimension du collectif liée à des puissances de création et d’invention par lesquelles l’action reste liée à l’émotion. Dans le cas du Corps collectif, à notre mesure, il me semble que c’est ce que nous faisons, afin de créer, dans la perspective que défend Guattari, une « expérience irremplaçable qui "vaut la peine d’être vécue", qui donne "un sens à la vie" » (Guattari, Les Années d’hiver, op. cit., p. 85.). 

Je ne sais pas s’il est possible de « guérir la vie » (Artaud), mais ce qui me semble certain, c’est qu’on peut la guérir par fragments, ensemble, à chaque nouvel instant. Le décalage face à la tendance dominante, le fait de réactiver certaines références du passé, d’habiter les trous entre les images brillantes ; d’avancer voyants-aveugles vers un futur qui tangue, pourrait correspondre à ce qu’Agamben définit comme « être contemporain ». En effet, selon lui, est contemporain celui qui « ne coïncide pas parfaitement avec son temps » (Agamben, « Qu’est-ce que le contemporain ? », dans Nudités, Paris, Éditions Payot & Rivages, 2009, p. 24), qui voit l’obscurité et non les lumières de son époque, la prend en plein corps et s’oriente vers elle. « Contemporain est celui qui reçoit en plein visage le faisceau de ténèbres de son temps (Ibidem, p.29). » Il s’agirait d’« être ponctuels à un rendez-vous qu’on ne peut pas manquer (Ibidem, p. 30) », tout en étant en mesure de convoquer d’autres temps.

J’ai avec l’ombre une affinité intime, j’y allume des feux éphémères afin que des mémoires clignotent au futur.

 

Le corps /13042013

Le corps est un lac, un miroir, un écran 

Le corps est un trou un envers, une intériorité 

Le corps est une extériorité 

Le corps est océan 

Le corps a deux bras a deux jambes 

Le corps est un monde 

Le corps n’existe pas Le corps existe 

Le corps se déplace 

Le corps est incorporel Le corps est un bouquet de rythmes 

Le corps est un foyer, un catalyseur, un attracteur étrange

Le corps est une constellation 

Le corps est une déchirure un appel 

Le corps est un oasis, un nid, un habitacle, un repli tendre

Le corps est un intérieur déplié sur l’envers 

Le corps est une transition perpétuelle des signes Le code transcode, décode 

Le co r p s  e s t   s i l e n c i e u x immense

Le corps est le vide é p o u s e  l e  v i d e 

 

le corps /26082013

Le corps est une étendue, un territoire, un cri 

Mon corps est une couleur, un feu, un vaisseau, 

Un battement affecté par tes battements,

Un interstice sensible, une aile de papillon,

De la poudre sur mes cils.


Le corps est un océan sur lequel naviguent d’indicibles images

Une force de contagion

Une galaxie imprévisible de douceurs éphémères

Le corps est une densité

Un inconnu incommensurable
Le corps passe, coule,
danse ses métamorphoses
Le corps est une puissance d’apparition et de disparition 

 

MON CORPS /13022013

Mon corps est limité / Mon corps est illimité

Mon corps est visible / Mon corps est invisible

Mon corps est à moi/ Mon corps est à toi

Mon corps est mon organisme / Mon corps n’est pas mon organisme

Mon corps crée mon environnement / Mon environnement crée mon corps

Mon corps est un ciel est un arbre est un monde

Mon corps est mon cœur

Mon cœur est un écran

Mon corps est une extériorité pure / Mon corps est une intériorité pure

Mon corps est un fleuve – un flux – une onde

Mon corps est une particule

Mon corps est un réseau

Mon corps est ouvert

Mon corps est ici et toutefois connecté à des ailleurs 

 

LE CORPS/ 11072012

Le corps a un monde

Le corps a des mondes

Le corps crée mille mondes

Le monde a un corps

Le monde crée mille corps

Nous sommes le corps du monde

Le monde est un corps

Le corps est un monde

Un seule substance des corps et du monde

Corps et le monde sont créateurs l’un de l’autre

Engagés dans un même devenir

 

SI...

si :

pas la re-présentation – pas la présentation – pas le spectacle – pas le spectateur – pas le divertissement – pas le regard qui juge ou attend d’être diverti – pas l’interprétation – pas le sens obligatoire ou déterminé – pas le vouloir dire – pas le théâtre – pas le personnage – pas le masque – pas la monstration – pas la démonstration – pas la narration – pas l’explication – pas la forme aboutie.

 

il reste :

le corps – le lieu du corps – l’instant –

le rythme – les variations de vitesses et de lenteurs – la puissance des affects – les variations de ces puissances – les intensités – la translation de formes transitoires – le matériau qui s’explique de lui-même – la peau – l’étendue de la peau – le donner à voir –

à sentir – à toucher – le partage du regard – l’expérience sensible – la joie – la joie du mélange – la puissance et la vulnérabilité sans artifice de la peau nue.

 

 N. V-G 2010

notes personelles, 5 mars 2012

Un intervalle ouvert entre ce que je sens et ce que je produis,

un intervalle entre le flux de mes sensations/émotions (l’impression physiologique) et la forme expressive que je lui donne,

􏰀Ma question est : comment garder un contact immanent au vivant ?

C’est-à-dire, au mouvement, à une irremplaçable matière vibrante, à la respiration fluide et consciente d’elle-même.

Comment garder cette relation, pour moi essentielle, et la partager dans des formes définies ? Est-ce possible ?

􏰀Il me semble que dès que quelque chose existe en soi, le sacré se perd, sacré, c’est-à-dire intimement lié à la nature.

􏰀À la place, on trouve une iconophilie.

􏰀Alors, moi qui suis pourtant iconophile, je n’en suis pas moins iconoclaste.

Je ne peux pas rester face à une représentation fixe qui ne soit pas à vivre. Je m’ennuie. Je flaire une morbidité qui veut s’instituer en croyance, une esthétique de mort.

􏰀Rien à voir avec la mort tissée à l’intérieur de la vie elle-même, dans l’apoptose cellulaire, rien à voir avec une mort qui nourrit le mouvement de la vie.

􏰀Jemetiensalorsàlalisièredesformes,prêteàplongerdansl’innommableoul’inconnu. Je suis à la bordure, être bi-face, prête à transcoder la magnitude des forces qui me traversent, en composition d’éléments.

􏰀Ma page blanche, mon espace de départ, est moléculaire à l’instar des atomistes présocratiques : du vide et des atomes. Non pas le vide du néant, mais un vide-plein, vide créateur d’où naissent les phénomènes.

􏰀Je pars aussi du poids de mes liquides. Je le verse vers la terre.

􏰀Dans cette perception vibratoire où mon corps et les matériaux environnants, bois, air, terre, plastique, métal – où ma chair et le monde sont tout ensemble vide et particules, je perçois un mouvement ondulatoire. Ce mouvement a une certaine vitesse au niveau moléculaire, mais la vague que je perçois et qui sous-tend cette vitesse est infiniment lente et vaste.

Je me laisse bercer, le monde n’a plus d’angles. J’entre en résonance.

􏰀L’intérieur et l’extérieur de mon corps passent l’un dans l’autre. Je suis bercée. C’est de là que je pars.

􏰀Ensuite, je joue. Je condense ou j’étire. Je prends plusieurs vitesses ou plusieurs lenteurs, je joue avec le chaos comme avec des fréquences – sons – couleurs.

J’en suis affectée. Je valide mon affect. Je l’utilise comme une matière brute

Un affect est une vitesse ou une lenteur.

􏰀Je sonde simultanément l’invisible et le visible. Je les inverse. J’expose mon envers, j’avale le monde, je m’y dissous. Je deviens invisible ou hypervisibe – entre disparition sensible et expressionnisme. Je catalyse. Je brûle. Je ralentis. J’adoucis. 􏰀

Je touche, car pour moi, tout commence par le toucher : être touchée8.


Devenir-animal - dans la Meute/2012

J’opère une bascule dans ma perception comme si je plongeais sous l’eau ou que je m’immergeais dans un flux. Je quitte ma vision optique qui parfois me distancie ou me sépare des choses pour entrer dans une épaisseur tactile, une densité vibratoire, une ouate, une matière. Mon corps n’a plus les limites de mon organisme, il baigne dans un matériau mouvant dont il participe. Le monde devient oscillatoire, familier, confortable, intime. Je fais alliance avec le matériau, je deviens poreuse. Je me laisse mouvoir par le flux des choses. Ce serait presque une expérience de dissolution si en même temps je ne sentais pas se condenser mon axe. Mon axe capte les puissances dont la première est celle de sa propre vitalité. Axe vibratoire ; axes du tube digestif et du système nerveux central, corps et esprit, une seule substance, un seul mouvement d’extension et de condensation simultanée. Je sens se réveiller ma bouche, mes dents, ma langue, mes orifices : mes narines, mes canaux auditifs, sexe et anus. Ils commencent à bouger sur des ondes invisibles comme les différentes bouches d’une anémone liquide. Ma peau a des bouches, des oreilles, des yeux. Les diaphragmes de mes mains et de mes pieds deviennent des bouches. Des yeux s’ouvrent dans plusieurs points variables de mon anatomie ouvrant et fermant leurs paupières. Je vois avec ma peau, je regarde avec mes vertèbres, mes ischions, mon nombril. J’écoute avec mes yeux, avec mes os. Je trouve de nouvelles formes, de nouvelles articulations.

Je serpente, je bondis, je fleuris, je coule, je dévale, je déferle, je germe, j’attaque, je neige, je roule comme un coup de tonnerre ou une fleur dans le vent, je fonds, je deviens dragon puis brume, feu d’artifice, palpitation de la couleur dans la pénombre, bouquet de rythmes. Le sol est ma maison, cocon, matrice, bateau, berceau, terreau. De là, tous mes âges, tous mes temps, toutes mes formes sont possibles. Je suis concomitamment plusieurs, vides et pleins. J’oscille avec la matière, je sens son infinité, ma parenté avec elle. Je me sens enfant, rivière, frère, sœur, mère de tous les vivants, humaine et minérale. J’ai plusieurs vitesses. Je suis un flux dans un flux, un vecteur de convocation des puissances. Kaléidoscope de nos métamorphoses, la Meute se module, varie ses intensités. Je suis un point intense et variable de cette constellation mobile, je suis un astre opaque, trou noir et soleil, seuil d’inversion perceptive. Passeur ludique d’entre les représentations, dissolveur de certitudes, chaman liquide, pluie et poudre, j’apparaîs et disparaîs de façon permanente, continuité de substance entre les vivants et les morts, entre l’esprit et la matière ; matière vibratoire à seuils variables. Faire passer la joie d’appartenance à travers soi, d’appartenance à la communauté du vivant, du pensant, du sensible ; d’appartenance à la communauté de la matière. Neurotransmetteur – hormone de translation / je traduis l’onde en particule et le contraire. 


Nudités/ 2012

Uncovered – covered – défait de la pellicule de circonstance – recovered – recouvré – recouvert, découvert et recouvré le corps – découvert comme une terre nouvelle. Peau exposée – posée-ex – extérieurement posée sur le dehors comme un drapeau sur la lune – une émulsion photographique sensible – nue ma peau qui boit la lumière et l’ombre, qui frémit comme la surface d’un lac aux moindres ondulations de ma pensée. Ma pensée est consciente et inconsciente. Ce que je ne sais pas de moi se mêle de tout ce que je sais – ma peau traduit – traduction simultanée de l’interne en externe – translation d’intraduisible en plusieurs langages et puis l’inverse : le monde se traduit à travers le filtre de mes sens, il plonge sous mon épiderme en petits fragments tamisés.

Ma nudité est seule – unique – ma nudité est mon unicité – je suis nue et je convoque sans transition le réel – le corps devient réel – rien de plus réel que ça : le mouvement de ma conscience, de mes émotions, de mes joies foudroyantes d’enfant à retrouver le réel et sa palpitation vive – le réel est là – il est là. J’apparais sans distance. Quelque chose se dissout. Nue, je donne à voir, je donne à sentir – je m’apprivoise – je m’expérience et je t’expérience sans rien savoir de définitif, si ce n’est ce que c’est d’être vivante, et c’est infinitif.

Le réel apparaît : mes peurs dessinent la contraction d’un muscle, la courbe soudée d’une vertèbre, la rotation d’un os – mes résistances ont laissé une trace dans les fibres plus dures d’un trapèze, ou dans l’étroitesse d’un écart intercostal – un chagrin, une colère, ont malmené mes fascias ici ou là – mes abandons, mes échecs se localisent en l’affaissement d’une zone ou d’une autre, mes inconsciences se matérialisent en espaces opaques ou indifférenciés – mes terreurs se sont cachées sous la chaleur de la graisse, mais aussi : ma fluidité court comme une onde fraîche dans mes tissus, mes paumes brûlent comme des astres magnétiques, ma douceur dessine une courbe – ma porosité joue des transparences et des lumières sur ma peau – ma joie se propage dans mes vaisseaux. Ma nudité me dessine dans ma réalité, elle bouge la résonance du monde en moi, elle me fait vraie – elle me fait intense et vulnérable – rien n’est définitif, je change – vous pouvez voir : mon corps parle pour moi – non pas à ma place mais pour moi toute entière – je vous parle depuis mes zones les plus inconnues – je leur donne voix au chapitre – ma peau n’a pas besoin de mots – j’ajuste mes fréquences de réception et d’émission sur vos paysages de pensée imaginante, de chair, de souffles – paysages de corps défaits du mensonge – paysages joyeux, doux, fragiles et rayonnants – êtres poétiques – poésies de nos peaux visibles – ma vulnérabilité est ma force – mon corps tissé d’histoires, de désirs de vie, de renoncements – mon corps, comme une terre asymétrique, créé des agencements avec d’autres – il s’offre à l’altérité, il se joue – et mon imperfection, libre de bouger, est une joie profonde. Je me défais de l’inutile, de la rigidité des convenances, de la terreur, et je me mélange à vous, cellulaire, cellule d’un tissu collectif incroyablement vivant.

Notre nudité est plus réelle que toutes nos questions et nos questions nous gardent alertes. Nos peaux sont des frontières d’échange et d’individuation.

À la fin de la session je reprends ce qui est à moi, je retrouve mes affaires car je ne peux bien me mélanger que si je me retrouve bien séparée, avec mes vêtements, ma carte et mon territoire, où se dessinent toutes les lignes de mes voyages avec et sans vous. Je ne serai plus jamais la même. Je grandis en concrescence : croître ensemble. En me mêlant à vous, je me trouve moi et je vous trouve vous, intenses. tout continue d’être imprévisible comme la vie elle-même.

prélude à une recherche

Alors il y a* beaucoup de choses, beaucoup de niveaux, de vitesses, de langues, de températures qui se tissent les unes des autres va savoir comment. Il y a des choses vécues, méritées en quelque sorte, des choses lues, senties ou rêvées - de la chair - de la science ou de la littérature, des rencontres, la traversée des frontières... La peau.

Il y a des histoires à dormir debout, des pensées qui nous réveillent la nuit et des expériences qui nous laissent sans voix et qui augmentent les espaces. Il y a, bien sûr, la douceur de l’eau. Il y a les étincelles du désir qui impulse, et les cratères de ce qui est déserté. Il y a les steppes de la musique et les vibrations tactiles de la couleur. Il y a une toile de Rothko. Il y a, il y a, il y a, la nécessité de partage, de contact, d’oralité et il y a le regard.

Et dans ce foisonnement, cette multiplicité en ré-agencement constant, quelque chose émerveille comme un coucher de soleil sur une carte postale d’enfance ou un bonbon qui pique et qui éclate dans la bouche en mille micro-pétards. Et ce soleil et ces pétards sont déjà fondus, dépixellisés et réinjectés dans d’autres images. 

Et, il y a la lecture. Les livres lus et aimés, ceux qui déplacent les espaces et qui, quelque part dans la non-matière du livre, échangent leur pages. C’est ainsi que la pensée du philosophe se mêle à celle du poète, du scientifique, de l’artiste ou du sorcier. Oui. Car sorcier il y a. En suivant une idée concernant les atomes, on peut tomber par hasard sur une histoire d’architecte ou une histoire de mouvement ou une histoire de vide et hop sur Juan Matus**. Tout se connecte, et on n’en sort plus quand il faut décider d’un point de départ.

Je me mets au centre, dans un vide, pour faire synapse, pour voir si, ici, quelque chose jaillit, ou passe par moi ou si je peux suivre un chemin. Laisser quelque chose s’exprimer à travers soi, ne pas savoir quoi, ne pas chercher à le nommer tout de suite. Faire connexion. Être territoire. Être hors territoires. Je te jure, je te jure, je ne sais pas ce qui va parler par moi, parce que je suis dans la confluence des choses et que pour ne pas me laisser comprimer par tant courants, il faut que je fasse des rigoles, des trouées. Je veux tracer des probabilités, nourrir les contextes, je ne me perdrai pas, car tout Ici où je serai, sera chez moi. Je cherche quelque chose qui fasse se sentir vivant, quelque chose qui ne rentre pas dans une case, ou alors juste pour rire. Je veux être une végétation tropicale ou un espace vide. Je veux ramper comme un lézard dans les espaces publics avec mes semblables-lézards et je ne t’écouterai pas si tu es sûr de toi. Tout ce que j’écrirai ici sera absolument vrai et totalement arbitraire, comme l’est tout point de vue. Je vous invite à le contester où encore à croire le contraire de ce que j’avance, si vous devez croire en quelque chose. Car tous les discours s’équivalent si l’on privilégie ce qui les unit. Je ne parlerai que de ce qui fait battre mon coeur, qui éveille mes sens et je chuchoterai des langues étrangères pour ne pas tout comprendre. Je voudrais opposer le sensible, l’impermanence des flux à toutes les formes instaurées.


Alors voilà, je trace des cercles et des lignes et des mots pour essayer de dresser un plan d’écriture. Je les change de place je les relie encore, je les inverse. Je commence par quoi? Par le corps? Par les flux? Par le regard? Par le mouvement? Par le vide? Qu’est ce qui précède quoi? C’est l’oeuf et la poule. Je pourrais partir de tout. Oh oui, voilà : faire rhizome! c’est cela que veux faire, devenir rhizome, devenir loup, privilégier l’incertitude des contours et la mouvance des lignes, laisser passer le désir, être en devenir et ouvrir vers le large. Pas de catégories - pas de période - pas de localisation définitive- être dans l’expérimentation perceptive. Je modifie sans cesse ma carte, car c’est sûr elle n’est pas le territoire et le territoire, ici, est vivant. Je pars d’un flux mais je pourrais partir d’un autre car tous sont reliés. Et leurs intersections changent en fonction de la configuration du moment. Il y a plusieurs points d’assemblage, et ces points d’assemblage sont eux-même une modulation.

C’est vous qui ferez votre propre carte avec des bouts de la mienne, si nos lignes de fuite se croisent. Elle trace tout cela que je viens de dire et aussi tout ce que je ne dis pas et que vous y verrez. 

N. V-G 2010